Critique de Angron : Esclave de Nuceria par Maestitia
Publié le Vendredi 2 octobre 2026Les sens de Tethys s’éveillent dans un flot de stimulus. Des grognements et des coups de marteau emplissent ses oreilles. La puanteur de feux de forge, du sang, de la poussière et de corps crasseux. Il baisse les yeux et voit un casque en fer usé entre ses mains, le métal gauchi à force d’avoir été martelé pour lui redonner un semblant de forme.
Non.
Il n’est pas entre ses mains. Il est dans les mains d’Angron.
— Fais voir, appelle une voix.
Angron lève les yeux vers le torse balafré d’un esclave gladiateur. L’homme tend un gantelet et s’empare du heaume.
— C’est le vieux Cuneglas qui l’a porté en dernier.
Le gladiateur gratte l’intérieur du casque et esquisse un rictus hideux, édenté, lorsqu’il en retire une poignée de cheveux et un bout de cuir chevelu. Il est mort. C’était pas joli. Et il a bien morflé avant. Je serais toi, je prierais de pas finpareillui.
Angron attrape le masque que le gladiateur lui jette avant de s’en aller d’un pas lourd. L’homme glousse en mangeant les restes du cadavre.
Des machines blindées se meuvent autour des combattants. De la lumière danse depuis les pointes de leurs électro-aiguillons. Elles ont émergé des grottes via un tunnel dans une antichambre sombre, percée d’une autre galerie menant à l’autre côté. La salle est vide à l’exception d’une grande table en bois et de quelques étagères chargées d’armes et d’armures décrépites. Les gladiateurs les plus intelligents et les plus expérimentés se précipitent vers les équipements les plus prisés. Ils s’emparent de haches et de tridents et se houspillent pendant qu’ils revêtent les plaques d’armure.
Angron n’a pas quitté les grottes depuis les Larmes du Diable. Il ne sait rien de ces guerriers enchaînés. Lorsqu’il atteint la table, toutes les armes utiles ont déjà disparu à l’exception du casque. Il regarde à l’intérieur, sent le sang de son ancien propriétaire, et s’en coiffe.
Les machines commencent à parler, pépiant dans la langue des maîtres qu’Angron commence lentement à comprendre. Un grand nombre de ces mots demeurent un mystère, mais il entend « poussière brûlante » avant de les voir former une colonne de gladiateurs qu’ils conduisent dans le tunnel de la pointe de leurs aiguillons crépitants.
Une porte, trois fois plus haute que le plus grand des gladiateurs, se dresse à l’autre bout du tunnel. Les machines leur donnent de petits coups d’aiguillons pour les pousser dans cette direction. Angron est au centre du groupe. Le sol et les murs sont parcourus de vibrations. Plus ils s’enfoncent dans le passage, elles enflent. Des bruits étouffés atteignent leurs oreilles. On dirait presque des tambours. Des tambours et des cris.
De la poussière et du sable tombent depuis des fissures dans le plafond. Les gladiateurs se mettent à rugir. Ils frappent leurs torses de leurs poings et entrechoquent leurs têtes dans un claquement d’acier cabossé. Angron plisse les yeux à travers sa visière déformée en forme de T, et les portes s’ouvrent dans un flot de lumière et de bruit.
— Meurs bien, lance le gladiateur édenté en toisant Angron de son sourire hideux.
Peu de temps après la redécouverte du Primarque, Ian St. Martin ouvre son roman sur une légion en pleine déchirure. Les anciens War Hounds de Terra peinent à intégrer les coutumes venues de Nucéria, notamment les griffes du boucher, mais aussi la décimation imposée si les World Eaters ne parviennent pas à conquérir un monde en moins de trente et une heures, temps qu’il aura fallu aux frères et sœurs d’Angron pour anéantir la noblesse de Nucéria. Le début est un peu laborieux, peut-être trop insistant sur la chronologie, mais il installe une tension qui ne se relâchera plus.
Tout bascule quand Mago, centurion de la 18e compagnie, désobéit, déclenchant une crise de folie sanguinaire chez Angron. C’est un groupe de psykers World Eaters qui parvient à maîtriser le Primarque, au prix d’un sacrifice : Tethys, jeune copiste, tombe dans un coma où son esprit se retrouve piégé dans les souvenirs de son père. C’est l’occasion idéale pour plonger dans la genèse d’Angron, et St. Martin ne la gâche pas.
Un chapitre sur deux, on suit la jeunesse du Primarque dans l’arène à travers les yeux de Tethys. On y découvre qu’Angron possède un don unique : il est capable d’une compassion transcendante, lui permettant d’absorber la peine et le désespoir des autres, un peu comme le personnage de Coffey dans La Ligne verte de Stephen King. Ces moments sont bouleversants malgré, ou peut-être à cause de, la violence de sa vie de gladiateur. La compassion pour Angron y est saisissante, et c’est là que le roman justifie pleinement son existence.
En parallèle, pendant qu’Angron est toujours inconscient, Mago tente une insurrection avec les légionnaires convaincus que les griffes du boucher rendent fous. L’étincelle est allumée par la découverte de l’apothicaire Gahlan Surlak, qui trouve la solution pour implanter les griffes à partir de l’étude des corps gahenniens. C’est le schisme au sein de la XIIe Légion. La tentative des anti-griffes échoue, et Kharn se dévoue pour être le premier à les recevoir.
Angron reprend conscience et entérine la décision : les griffes seront implantées au plus grand nombre. Kharn, capitaine de la 8e compagnie, est le premier, suivi d’un millier d’autres. Le second assaut contre Malkoya, la capitale de Ghenna, tourne au massacre frénétique. C’est aussi l’occasion pour Mago de tenir un dernier baroud d’honneur, avec le soutien de Lhorke, premier Dreadnought Contemptor de la légion, toujours fidèle aux War Hounds. Cela ne suffit pas. Mago est tué par Kharn, forçant les réfractaires à accepter les griffes. C’est un moment difficile à lire, car on ne peut s’empêcher d’être tiraillé entre les deux camps. Les souffrances du Primarque sont non seulement indélébiles, elles sont contagieuses. La puissance octroyée par les griffes gagne bien des légionnaires.
L’épilogue nous place dans la peau de Kharn, bien plus tard dans l’Hérésie d’Horus. Les pensées sont mélangées, il ne sait plus pourquoi il se bat, ni pour qui. Faire couler le sang est devenu un besoin, une drogue. Par cet épilogue, St. Martin démontre la déchéance de fils autrefois guerriers, devenus esclaves d’une folie furieuse dans le but de se rapprocher d’un Primarque qui n’a que faire d’eux.
C’est triste, brutal, surprenant et bien écrit. On est happé dans ce système de planètes rouges que constituent les World Eaters, avec en leur centre Angron, l’Ange Rouge qui attire tout autour de lui pour finir par détruire tout ce qu’il touche. C’est aussi l’histoire des griffes du boucher et de la façon dont elles furent implantées dans la légion. Un incontournable.
Les plus
- La genèse d'Angron, bouleversante et inédite.
- Le don de compassion d'Angron, inattendu et saisissant.
- Le schisme War Hounds contre World Eaters, tension dramatique parfaitement tenue.
- Lhorke et Mago, personnages secondaires mémorables.
- Kharn en épilogue, portrait de la déchéance absolument glaçant.
- Une plume solide qui sait doser violence et émotion.
Les moins
- Un début laborieux, trop insistant sur la chronologie de la légion.
- Ghenna comme adversaire, un peu trop étrange pour justifier l'enjeu initial.
Angron : Esclave de Nucéria est un roman incontournable qui réussit là où beaucoup échouent : rendre un monstre tragique sans jamais l'excuser, et faire de sa légion le reflet le plus cruel de ses blessures.
