Critique de Jaghataï Khan : Le Faucon de Chogoris par Maestitia
Publié le Samedi 18 avril 2026 | 2 révisions avant publication | 2 corrections après publication— J’ai assisté à une scène une fois, et je ne suis pas près de l’oublier. J’en ai vu un, en plein milieu du champ de bataille, qui se battait comme un diable, abattant ses ennemis d’une manière que je n’avais jamais vue et que je ne reverrai sans doute jamais. Même mes hommes étaient hypnotisés. Mais quelque chose s’est mis à clocher. Il s’est arrêté net. Nous l’avons entendu hurler et je te jure que ça ne ressemblait à aucun cri humain que j’ai jamais entendu. Ensuite il a porté ses mains à son casque et c’est alors que ses frères d’armes l’ont embarqué trop loin pour qu’on puisse le voir. Ensuite, ils ont cessé l’assaut et se sont repliés jusqu’à leurs positions de soutien.
Borghal l’écoutait avec circonspection. Quelque chose dans le ton de Jereth trahissait une aversion profonde et longuement ruminée.
— Après la bataille, j’ai abordé le sujet avec mon capitaine. Rheor en a parlé au commandement de la Quinzième Légion. Nous avons tapé du poing sur la table. Tu comprends pourquoi ; nos forces conjointes prenaient d’assaut une position ennemie, quand ils se sont repliés, sans explication et sans nous prévenir, ils ont mis en danger toute l’opération. Aucun retour de leur part. Rien, aucune explication. Le jour suivant, les Thousand Sons étaient partis. Il ne s’agissait pas d’un gros détachement mais cela a été dur de compenser leur disparition du jour au lendemain. Évidemment, ça a créé de la rancœur et j’ai cru comprendre que c’est monté jusqu’au niveau des Primarques. On en parle toujours aujourd’hui.
— Je veux bien te croire.
Jereth se retourna pour faire face à Borghal.
— Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je ne sais trop. Je n’étais pas présent.
— C’était un sorcier, nous a-t-on dit. Quelque chose est arrivé.
— N’importe quel soldat peut périr au combat.
— Si l’un de mes guerriers meurt, on ne se replie pas, dit Jereth en esquissant un sourire. Je pense que tu ferais de même. À moins que, bien sûr, tu veuilles cacher quelque chose à tes alliés.
— Je n’étais pas présent, répéta Borghal.
— Effectivement. Mais ici, tu étais présent, lui dit Jereth sans sourire. Ton commandant a agi dangereusement. Rheor est quelqu’un de pondéré mais il n’aime pas qu’on le trompe. Ces deux choses-là, la tromperie et les armes psychiques, semblent aller de pair.
Borghal commençait à perdre patience.
— Viens-en au fait.
Jereth écarta les bras.
— Je fais juste une comparaison. Impossible d’établir une relation de confiance en agissant de la sorte.
Borghal fronça les sourcils.
— On l’a fait pour obtenir une victoire plus rapide. Nous étions trop lents.
— Encore cette idée fixe.
— On a agi de la même manière que ces derniers mois. Il n’y avait que la cible qui était différente. Que je sache, la légion n’interdit pas l’utilisation de telles armes.
— Pas encore.
Borghal s’immobilisa.
— Je plaisante, continua Jereth en esquissant un nouveau sourire. En revanche, je maintiens qu’il faut de la transparence. Ces sujets-là doivent être discutés au grand jour.
— Pour nous c’est clair, répondit Borghal, qui s’éloigna de la colonne de cristal en titubant.
— Vraiment ? Ou bien faites-vous comme si de rien n’était, en espérant que des âmes plus sages vont s’y intéresser de plus près à votre place ? Espérez-vous que votre exemple suffira à lui tout seul à vous rendre moins haïssable ?
Borghal sentit les battements de son cœur accélérer un peu, le premier et le plus discret des indices de l’imminence d’un combat. Il palpa son poing sans s’en rendre compte puis, comme à son habitude, tendit la main vers son bâton sans se rendre compte qu’il avait été détruit et qu’il devrait attendre longtemps avant qu’on lui en fabrique un autre.
Puis, Jereth se détourna.
— Ce n’est peut-être pas le meilleur moment. Tu es blessé. Quand tu seras remis, comme je te l’ai dit, nous devrions discuter plus amplement.
Borghal s’avança vers lui. Il sentait la circulation sanguine s’accélérer dans tout son corps. À présent, il était en colère, ce qui rendait le processus de guérison plus rapide.
— Il n’y a rien à discuter, dit-il à voix basse. Si on tourne le dos à une arme, il ne faut pas s’étonner de se retrouver dans sa ligne de mire. Je me fiche des sorciers de Prospero. Je me fiche de ce que tu souhaites étudier. Seul importe ce qu’ordonne le Khagan. S’il nous dit d’arrêter, nous arrêtons. S’il nous dit de continuer, nous continuons. Ça s’arrête là.
— Et l’Imperium ? demanda Jereth. Vous en faites quoi ?
— Comme tu le disais, on n’approuve ni ne désapprouve, répondit Borghal en le regardant droit dans les yeux.
Jereth rit de bon cœur, selon toute apparence, il trouvait cela vraiment drôle.
— Elle est bien bonne. Tu as fait des progrès en gothique.
Dans la plaine, les bûchers funéraires furent allumés à l’aide de quelques gouttes de prométhium. Les champs de cristaux, jadis immaculés, furent recouverts d’un voile âcre. Le rougeoiement de l’air devint encore plus profond et intense.
— Méfie-toi, cependant, ajouta Jereth. Même si vous le désirez ardemment, vous n’êtes plus seuls. Vous ne serez plus jamais seuls. Cette affaire dépasse le domaine du seigneur des plaines.
La fumée dégagée par les bûchers, où s’entassait la chair, s’éleva dans les cieux, telle une offrande sacrificielle. Borghal sentit l’odeur pestilentielle mais ne regarda pas sa provenance. Il se souvint de l’air pur de Quan Zhou, des cieux bleutés qui s’étiraient à l’infini, des proies abattues d’une flèche et des moments passés à rire.
— De ton point de vue peut-être, dit-il. Du nôtre, il n’est que le seigneur des plaines qui importe.
Il existe des romans que l’on referme avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose. Jaghataï Khan : Le Faucon de Chogoris de Chris Wraight est de ceux-là. C’est à ce jour le meilleur volume de la saga Primarque, celui qui coche toutes les cases de ce que l’on attend d’un ouvrage centré sur un seigneur de Légion : les origines, le lore, le combat, la perte, et surtout l’âme. Une âme chogorienne, libre, honnête et sauvage.
Wraight prend le temps, dès les premières pages, de nous plonger dans Chogoris avec une sincérité désarmante. On y retrouve Yesugei, l’archiviste White Scar dont la présence suffit à installer une atmosphère de confiance immédiate. La mise en place est captivante : le Khan vient d’être découvert par l’Empereur et peine à dissimuler ses psykers, car le mensonge est contraire à tout ce que Chogoris lui a enseigné. Ce pilier moral, cette quête permanente de l’équilibre et du vrai, irrigue l’ensemble du roman et en constitue la colonne vertébrale thématique.
La relation entre Hazik, fils de Chogoris, et Namaz, Astartes terrien des Star Hunters, est une belles réussites du livre qui nous raconte l’assimilation des Astartes terriens par les chogoriens. Ce sont deux hommes que tout oppose, qui apprennent à se connaître par le combat, la discipline et le dialogue. Wraight prend le temps de raconter comment cette Légion de sauvages illettrés au cœur de l’Imperium est devenue les White Scars, et ce passage vaut son pesant d’or. On touche ici à ce qui rend la Ve Légion unique : pas une seule machine sur Chogoris, des plaines à perte de vue, de petits chevaux exceptionnels pour ceux qui savent les monter. L’auteur restitue cela avec une générosité rare.
La scène du repas entre Jaghataï, Yesugei, Hazik et Giyahun sur Chogoris est l’une qui ancre indéniablemnt les White Scars dans leur traditions. Le dialogue est d’une qualité impressionnante, on embarque sans même prendre le temps de savourer. La rencontre avec le Sigillite Malcador, plus tôt, qui suit est plus tendue : le Khan refuse catégoriquement l’idée de mentir au sujet du warp, là où Malcador affirme que c’est une nécessité politique. Jaghataï se retire, pas convaincu, et prévient que lorsque la vérité éclatera, la furie des dupes sera grande. Ce n’est pas une menace, c’est une prophétie. Et l’on sait, avec le recul de la saga entière, à quel point il avait raison.
La rencontre entre Jaghataï et Sanguinius est un autre sommet. Voir deux Primarques aussi respectables dialoguer pour la première fois en tête à tête autour de la question des psykers est fascinant. L’hypocrisie de l’Imperium, qui interdit l’usage de la magie au sein des Légions tout en sachant que le voyage dans l’immaterium en dépend, frustre le Khan au plus haut point, et Wraight le rend parfaitement. Sanguinius pressent le Concile de Nikaea. Les dés sont jetés.
Les orks, eux, sont une révélation. Wraight refuse de les rendre grotesques. Ici, les peaux vertes sont terrifiantes, une marée incessante et implacable, un ennemi dont la sauvagerie répond à celle des White Scars. L’auteur a tellement bien fait son travail, qu’il m’a donné l’envie de redonner sa chance à la lecture de l’Éveil de la Bête. La bataille sur le monde ork aux côtés des Luna Wolves est épique, et l’utilisation des prophètes des tempêtes pour surcharger le rituel des chamans orks est un moment viscéral et bien construit. Le fait que cette décision soit prise sans en référer aux Luna Wolves dit tout de la morale White Scar : l’Imperium est facultatif, le Khan passe avant tout. Excellent.
Le chapitre final de la campagne ork est à couper le souffle. Jaghataï, poussé au-delà de ses limites par la perte d’un fidèle compagnon, se transforme en une tempête de lames tueuses et décime seul ce qui reste de l’ennemi. Il est effrayant, même aux yeux de ses propres fils. Wraight ne donne pas dans la surenchère : il laisse la douleur du Khan faire le travail, et c’est dévastateur.
La rencontre à trois entre Jaghataï, Sanguinius et Magnus sur Baal est plus mitigée. L’orgueil détestable de Magnus et sa fausse légèreté rend Jaghataï méfiant, et les dialogues brillent, mais le chapitre n’aboutit pas vraiment. C‹est le seul moment du roman où l’on sent que Wraight manque de temps.
Le chapitre final, lui, joue sur les ellipses et c’est un choix courageux. Ullanor, la montée en puissance d’Horus, l’apparition d’Ilya Ravallion, et cette dernière image de Jaghataï qui s’éloigne délibérément, qui isole sa Légion de la politique et des egos de ses frères. On sait que cette absence causera plus de mal que de bien. Et pourtant, on le comprend. On comprend le Khan. C’est peut-être la plus grande réussite de Wraight.
Jaghataï Khan : Le Faucon de Chogoris est un roman qui se vit avec la lame et avec les mots, comme dirait le Khagan lui-même.
Les plus
- Chogoris et ses traditions restituées avec sincérité et générosité.
- Yesugei, le GOAT.
- Les dialogues, d'une qualité impressionnante tout au long du roman.
- Les orks, ennemis terrifiants et pris au sérieux.
- La bataille sur le monde ork, viscérale et épique.
- Jaghataï en tempête de lames, moment épique et tragique.
- La morale chogorienne, pilier cohérent et constant du récit.
- Le lore avec les prémices du procès de Magnus, mais aussi la transformation des Star Hunters en White Scars.
Les moins
- La rencontre à trois sur Baal, bon dialogue mais sans réelle conclusion.
- Magnus, trop caricatural dans son arrogance pour être vraiment intéressant ici.
Jaghataï Khan : Le Faucon de Chogoris est un roman généreux, authentique et vivant, qui donne une nouvelle fois à la Ve Légion un ouvrage de qualité, et prouve que Chris Wraight comprend et incarne les White Scars mieux que quiconque.
