Le ReclusiamCritiques des publications et Ebooks Warhammer 40 000 de la Black Library
Navigation
Navigation

Critique de Vox Dominus par Maestitia

Publié le Samedi 28 mars 2026

L’Apôtre Nahren était accompagné d’une garde d’honneur de cinq Word Bearers muets, une cabale soudée de guerriers connue sous le nom des Serments de Sang. Enusat les connaissait de réputation. Vétérans de Calth, ils étaient l’élite de la Troisième Cohorte, ses fils les plus favorisés. Les plaques de leur armure étaient archaïques et ornées, stylisées pour ressembler à des démons grimaçants et des gargouilles, et elles étaient abondamment garnies de trophées, de chaînes et d’icônes religieuses. Leurs bouches avaient été rituellement suturées avec d’épais fils consacrés. Enusat n’était pas un psyker, et sa connexion à la déchirure était plus faible que celle de beaucoup au sein de la Cohorte ; pourtant, même lui pouvait percevoir la présence de démons enchaînés tapis dans les âmes des Serments de Sang. C’étaient assurément de redoutables guerriers et ils n’étaient que cinq.

Cinq vétérans, peut-être tout ce qu’il restait de la Troisième Cohorte. Enusat comprenait fort bien la rage contenue de Nahren.

Le contact avait néanmoins été établi avec le vaisseau remorqueur au nez retroussé. Il s’était identifié comme Death’s Head, en utilisant d’anciens codes de Légion d’avant Isstvan. À vrai dire, c’était uniquement ces codes qui avaient retenu la main de son maître. L’Apôtre avait été intrigué.

« Expliquez-vous, Death Guard », dit Kol Badar dans le lien vox. « Le Vox Dominus est un vaisseau sacré de la Dix-septième Légion. Expliquez-nous comment vous justifiez de le revendiquer comme butin de récupération. »

La réponse tarda à venir, retardée par la distance et les interférences de la déchirure. Le visage déformé à l’écran crépitait et se brouillait, mais la grimace qu’il affichait aurait peut-être jadis pu passer pour un sourire, à l’époque où ce visage contrefait en était encore capable. Ses épaules s’élevèrent et s’abaissèrent, et un horrible gargouillis sourd s’échappa de l’unité vox.

Hor hor hor.

« Est-ce que j’entends bien cette misérable créature ? » demanda l’Apôtre Nahren. « Elle rit de nous ? Vraiment ? »

« Notre patience s’amenuise, Death Guard », dit Kol Badar. « Expliquez-vous. Pourquoi ne pouvons-nous pas entrer en contact avec le Vox Dominus ? Et comment osez-vous revendiquer un vaisseau sacré de la Dix-septième Légion comme butin de récupération ? »

La bouche de la créature, ou ce qu’il en restait, se mit à remuer. Sa voix rauque grinça dans l’unité vox un instant plus tard, totalement désynchronisée avec le mouvement.

« Très estimés frères de la… Dix-septième », croassa la voix, « je crains que vous ne fassiez… erreur. » Les mots étaient lents et traînants, graves et humides. Cela rappela à Marduk le râle d’agonie d’un cadavre. « Mes frères d’âme et moi… sommes tombés sur ce vaisseau, celui que… que vous proclamez être le… Vox Dominus… à la dérive, perdu. Sans vie… »

« Sans vie ? » s’emporta Nahren. « Qu’entendez-vous par là ? »

« Je… perçois que nos… frères de la Dix-septième semblent contrariés par cette révélation », dit le légionnaire de la Death Guard. Il était difficile de déterminer si sa voix était affectée par la mauvaise qualité de la communication, ou s’il parlait réellement de cette manière lente et laborieuse. Marduk soupçonnait, d’une façon ou d’une autre, que c’était la seconde option. « Néanmoins, c’est… avec… urgh… les assurances les plus sincères que je vous présente la… vérité de la chose. »

« Nous perdons notre temps à communier avec ce fou en décomposition », dit Nahren à voix basse. « Qu’on en finisse, et vite. »

Marduk inclina la tête en signe d’apaisement. « Bien entendu, Apôtre », dit-il d’un ton lénifiant. « Une fois que nous aurons établi dans quelles circonstances ces charognards sont tombés sur le Vox Dominus, nous veillerons, naturellement, à ce que vous soyez promptement réuni avec votre Cohorte. »

Le légionnaire de la Death guard continua, indifférent ou inconscient de l’interruption.

« …sommes tombés sur le vaisseau, à la dérive dans la déchirure, sans maître… moribond. Des épaves, rien que des épaves. Des débris dérivant… sur les marées de la mer-dieu. Toutes les tentatives… urgh… ont été faites pour contacter un équipage restant… gnrrrr…. Aucune réponse ne vint. »

« Cette créature est insupportable », dit Kol Badar en coupant le son pour ne pas être relayé. « Et dire que nous les appelions autrefois frères. »

« Ils sont toujours nos frères », dit Marduk. « Ils sont les enfants bénis du Grand-père Nurgle, incarnations vivantes de Sa faveur. Ils méritent notre respect, bien qu’ils soient manifestement dans l’erreur en tentant de s’approprier ce qui ne leur appartient pas. »

« Que veut-il dire, à la dérive dans la déchirure ? » demanda Enusat. « Le Vox Dominus n’était parti que quelques minutes. »

« Une minute et vingt-sept secondes, corrigée », dit Kol Badar.

« Rouvrez le vox », dit Nahren. Le regard de Kol Badar glissa vers Marduk, qui opina du chef de façon presque imperceptible. Un léger sourire effleura ses lèvres en voyant Nahren se hérisser. Aucun Apôtre n’aimait voir ses ordres remis en question.

« Pourquoi est-ce », dit Nahren en s’adressant à l’image pixélisée et déformée du guerrier de la XIVe Légion, « que vous prétendez que le Vox Dominus était sans vie et dérivait à la dérive, alors que nous savons tous que c’est un mensonge ? »

Le Death Guard continuait de glousser. C’était un horrible son humide, semblable au coassement de quelque monstrueux amphibien. Ou à son agonie. Enusat ne parvenait pas à trancher.

Hor hor hor.

« Il se moque de nous », dit Nahren. « Mettez vos canons en batterie. Ils n’ont pas de boucliers de vide. Ils vont vite changer de ton. »

« Ne cherchez pas à me donner des ordres », dit Marduk. « Vous êtes un invité sur ma passerelle, Nahren, rien de plus. »

Les yeux sombres de Nahren se rivèrent à ceux de Marduk. Par le vox, le gloussement du Death Guard s’approfondit, avant de se muer en une toux humide et déchirante.

Hor hor urgh.

« Pourquoi riez-vous, Garde de la Mort ? » grogna Kol Badar.

« Le Vox Dominus est parti… urgh… bien plus longtemps que vous ne semblez le comprendre », dit lentement la figure répugnante qui occupait l’écran de visualisation.

« Combien de temps ? » dit Marduk, détournant les yeux du regard furieux de Nahren.

La réponse du Death Guard fit le silence sur la passerelle.

« Plus de… trois mille ans. »

Publié dans le recueil Treacheries of the Space Marines, Vox Dominus est une nouvelle d’Anthony Reynolds qui s’inscrit dans la continuité directe de sa trilogie Word Bearers, prolongeant les aventures de Marduk et de son Ost sans en constituer un tome supplémentaire à proprement parler. Elle n’en possède pas moins une ambition narrative réelle, et Reynolds y déploie une mécanique de tromperie bien huilée, fidèle à l’esprit de la série.

Le point de départ : deux vaisseaux émergent du warp en bordure de l’Œil de la Terreur, et le Vox Dominus, bâtiment amiral du Troisième Ost, est immédiatement aspiré par une anomalie. Il réapparaît quelques instants plus tard, remorqué par un vaisseau de la Death Guard qui le réclame comme épave de droit de récupération. Ce prétexte déclencheur est efficace, et Reynolds l’utilise pour installer une tension diplomatique palpable entre Marduk, le Dark Apostle Nahren et le capitaine de la Death Guard, un certain Nargalax, personnage aussi répugnant que savamment caractérisé.

Car Nargalax est l’une des véritables réussites de la nouvelle. Son cadavre ambulant d’un charme pestilentiel, son œil bleu glacial parfaitement intact au milieu d’une face en décomposition, son rire gargouillant qui ponctue chaque échange comme un refrain, tout cela fonctionne. Reynolds excelle à rendre le Chaos de Nurgle à la fois grotesque et dégoutant, et Nargalax incarne cette dualité avec une constance remarquable du début à la fin. Son rapport à la vérité est particulièrement intéressant : il ne ment pas, il dit exactement ce qui s’est passé, et personne ne le croit. C’est une ironie tragique qui colore toute l’intrigue d’une teinte amère.

Le récit se développe sur deux fronts simultanés. D’un côté, Enusat, le nouvel Premier Acolyte et Kol Badar mènent une expédition à bord du Vox Dominus, accompagnés de Nahren et de ses Bloodsworn, plongeant dans un vaisseau transformé en jungle fongique par le toucher de Nurgle. De l’autre, Marduk orchestre en secret un assaut contre le vaisseau de la Death Guard pour s’emparer d’une cible bien précise : une enfant sans visage, augure d’une puissance psychique prodigieuse, nommée Antigane. Reynolds joue habilement sur ces deux trames, révélant progressivement le plan de l’Apôtre Noir tout en maintenant le lecteur dans l’incertitude sur ses intentions réelles. C’est du Reynolds classique, propre et bien exécuté.

La séquence à bord du Vox Dominus est la plus mémorable de la nouvelle. L’atmosphère y est réussie, entre les corridors envahis par les champignons bioluminescents, les morts Word Bearers debout dans leur fauteuil depuis trois millénaires, et la phrase rituelle qui revient comme un leitmotiv, répétée par des cadavres dont les esprits refusent de s’éteindre. Enusat, un nouveau personnage, confirme ici sa valeur : entêté, courageux, sans illusions, il reste le meilleur point de vue que Reynolds ait trouvé pour incarner la foi concrète et violente d’un Word Bearer de rang. Son interaction avec Nargalax lors de la retraite depuis la passerelle est un des meilleurs moments de la nouvelle, deux êtres que tout oppose et qui se retrouvent à se couvrir mutuellement sous un déluge de feu.

La conclusion, en revanche, appelle quelques réserves. Marduk parvient à ses fins avec une aisance qui frôle l’impunité narrative. Kol Badar est blessé, empoisonné, et l’on sent que Reynolds cherche à initier queqlues chose pour le futur. L’Apôtre Noir Nahren et le Premier Acolyte Enusat se retrouvent abandonnés dans le Jardin de Nurgle, ce qui constitue une fin cruelle et cohérente pour ces personnages, mais cette conclusion est traitée en épilogue, presque en marge, alors que le lecteur veut en apprendre plus sur la suite, ce dernier ne verra pas sa curiosité assouvie.

La petite fille sans visage, Antigane, est une idée forte dont le potentiel reste en grande partie inexploité dans ce format court. Sa généalogie d’augures, les âmes accumulées en elle depuis Davin, promettent un personnage d’une richesse considérable. Ce n’est pas un défaut de la nouvelle en elle-même, mais un signe que Reynolds a en tête quelque chose de plus vaste que ce que le cadre lui permettait de déployer ici.

Vox Dominus est en définitive une nouvelle bien construite, qui réussit ce qu’elle entreprend sans prétendre à plus. Elle prolonge la trilogie avec le même soin et le même sens du détail qui en faisaient la force, et offre à Nargalax l’un des rôles secondaires les plus savoureux que Reynolds ait écrit.

Les plus

  • Nargalax, personnage mémorable, repoussant et fascinant en égale mesure.
  • Atmosphère réussie du Vox Dominus, entre horreur fongique et mélancolie des morts.
  • Enusat confirmé comme nouveau points de vue.
  • Ironie tragique du Death Guard qui dit la vérité sans être cru.

Les moins

  • Marduk atteint ses objectifs trop facilement, le prix payé reste insuffisant.
  • Nouvelle qui perd beaucoup de son intérêt pour un lecteur non familier de la trilogie.
  • On reste sur sa faim, même si c'est fait exprés.
3.5/5

Vox Dominus est une nouvelle fidèle et généreuse, qui offre à la trilogie Word Bearers un prolongement soigné avec de nouveaux personnages aux potentiels qui ne sera pas exploité, faute de temps. À suivre…