Critique de Les Descendants de la Tempête par Maestitia
Publié le Mardi 3 février 2026Une fois de plus, Sor Talgron pria pour que le plan de Kol Badar fonctionne. Si les aiguilles étaient abattues, est-ce que cela provoquerait vraiment un défaut dans le dôme-bouclier, qui semblait pourtant impénétrable, comme le sergent vétéran l’avait prédit ? Il le croyait, mais si Kol Badar avait tort, alors bien d’autres de ses guerriers allaient mourir avant la fin du jour.
Pendant un moment, il observa, tandis que l’apothicaire menait à bien sa tâche délicate : l’extraction des précieux gènes de Khadmon. La foreuse grinça lorsqu’elle pénétra l’armure de céramite de Khadmon puis sa chair, éclaboussant le tout de sang.
D’autres langues de foudre frappèrent autour de lui. Aucun autre de ses guerriers ne fut pris dans les mortelles décharges, mais ce n’était qu’une question de temps avant que l’adversaire ne les prenne de flanc, se repositionnant pour avoir une ligne de tir directe sur eux. Les machines de guerre robotiques de l’ennemi étaient de formidables opposants. Bien loin d’être des automates sans cervelle et prévisibles, ils s’étaient montrés volontaires et dangereux, adaptant et raffinant leurs tactiques et leur stratégie afin de défaire les envahisseurs.
Intelligence artificielle.
Une telle chose était une abomination.
L’Empereur Lui-même avait décrété l’interdiction de telles recherches, lors de l’accord entre Terra et Mars, et aller contre la parole de l’Empereur était une hérésie de la plus grande gravité. Le fait que les habitants de Quarante-sept Seize ne pouvaient en aucun cas l’avoir su n’entrait pas en ligne de compte.
— Escouade Tertius, me recevez-vous ? dit Sor Talgron sur le réseau vox.
— Oui, mon capitaine. La réponse lui parvint immédiatement, la voix était assourdie et exempte de toute émotion. Quels sont vos ordres ?
— J’ai besoin de vous ici. Nous sommes coincés. L’ennemi est en position sur des balcons fortifiés. La distance est… Il se tourna vers le sergent Astartes près de lui : frère Arshaq.
— Cent quarante-deux mètres, élévation quatre-vingt-deux degrés, dit le sergent Arshaq après un coup d’œil risqué de l’autre côté de l’aiguille afin de localiser l’ennemi. Il se retira vivement tandis que plusieurs éclairs d’énergie filaient dans sa direction, frappant la colonne de verre avec une grande force.
— Vous avez entendu, Tertius ? demanda Sor Talgron.
— Affirmatif, confirma l’escouade Tertius, nous arrivons.
Troisième nouvelle du recueil Chroniques de l’Hérésie, Les Descendants de la Tempête s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire des Word Bearers, juste après l’humiliation de Monarchia. Anthony Reynolds y poursuit ce qu’il sait faire de mieux : explorer la lente, mais inexorable, dérive idéologique des fils de Lorgar, non pas à travers de grands discours cosmiques, mais via le regard d’un capitaine encore sincère, encore persuadé de servir l’Empereur.
Nous suivons ici Sor Talgron, capitaine de la 34e Compagnie, lors de la conquête du monde désigné 47-16. Une planète dont la population humaine pratique des cultes idolâtres, mais demande paradoxalement à être intégrée à l’Imperium. Dès les premières pages, Reynolds installe une atmosphère de croisade agressive, presque hystérique. Les Word Bearers ne sont plus les missionnaires d’autrefois : ils frappent vite, fort, avec un zèle qui frôle déjà le fanatisme.
L’action est immédiate. Les combats contre les défenseurs du monde, équipés de machines intelligentes armées de projecteurs de foudre, sont dynamiques et lisibles. Reynolds est dans son élément. L’assaut contre le palais, la destruction partielle du champ de force, la prise de position tactique de Sor Talgron : tout est efficace, sans fioriture. La nouvelle se lit vite, bien, et sans temps mort.
Mais l’intérêt du texte ne réside pas tant dans l’action que dans la révélation centrale. Lorsqu’il découvre que les derniers survivants humains prient l’Empereur, Sor Talgron comprend immédiatement qu’une erreur monumentale a été commise. Son réflexe est sain, loyal, presque naïf : il alerte la chaîne de commandement, convaincu que Lorgar rectifiera la situation.
C’est là que la nouvelle bascule. L’intervention de Lorgar, d’Erebus et de Kor Phaeron est glaçante. L’ordre est clair : extermination totale. Pas par nécessité stratégique, mais par dogme. Le lecteur, lui, comprend ce que Sor Talgron ignore encore : les Word Bearers ont déjà tourné le dos à la Vérité Impériale. Cette dissonance dramatique fonctionne très bien. Elle donne à la nouvelle une tonalité profondément triste, presque fataliste.
Sor Talgron est immédiatement attachant. Sa bienveillance, son sens de l’honneur, sa confiance intacte envers son primarque en font un personnage que l’on aime suivre, précisément parce que l’on sait qu’il va tomber. Le contraste avec Erebus est toujours aussi savoureux. Le mépris qu’inspire ce dernier est intact, presque réflexe, et Reynolds joue clairement avec cette antipathie du lectorat.
L’apparition de Lorgar est brève, mais marquante. Il n’est pas encore le prophète damné pleinement assumé, mais il n’est déjà plus un fils obéissant de l’Empereur. Son autorité est écrasante, sa décision irrévocable. Sor Talgron choisit alors la foi plutôt que le doute. Il se soumet. Et c’est précisément ce qui rend la conclusion si amère : il ne trahit pas par ambition ou par haine, mais par loyauté mal placée.
La nouvelle sert aussi de pont avec Apôtre Noir. Reynolds réintroduit des personnages qu’il avait commencé à développer deux ans plus tôt, renforçant ainsi la cohérence de son “mini-univers” Word Bearers. Pour qui connaît ce roman, c’est un vrai plaisir de reconnaissance.
Le seul véritable bémol est structurel. Si l’on lit cette nouvelle juste après Dans la Gueule du Loup de Mike Lee, la répétition de l’assaut contre une tour et de sa destruction peut donner une impression de redondance. Ce n’est pas un défaut intrinsèque du texte, mais un effet de voisinage éditorial malheureux.
Au final, Les Descendants de la Tempête est une nouvelle efficace et surtout mélancolique. Elle acte définitivement, dans l’esprit du lecteur, que les Word Bearers ne sont plus alignés avec l’Imperium, et que certains d’entre eux ne le savent même pas encore.
Les plus
- Sor Talgron, personnage immédiatement attachant.
- Action rythmée et lisible.
- Bonne utilisation de Lorgar, Erebus et Kor Phaeron.
- Tragédie morale bien amenée.
Les moins
- Peu de surprise pour un lecteur déjà familier des Word Bearers.
Les Descendants de la Tempête est une courte tragédie de loyauté aveugle. Anthony Reynolds y montre, avec une efficacité redoutable, comment on peut tomber sans jamais avoir l’impression de trahir. Une lecture rapide, mais lourde de sens, qui renforce encore l’aura sombre et fascinante des fils de Lorgar.

