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Critique de Child Of Chaos par Maestitia

Publié le Lundi 2 février 2026 | 3 corrections après publication

Qu’est-ce que vous voulez de moi ?

Peut-être une sorte d’explication ? Une espèce de récit rédempteur, qui éclairerait la façon dont les événements se sont déroulés ? Peut-être qu’il a pu y avoir une raison, un seul grain de causalité qui rendrait tout explicable ; ce qui vous permettrait de comprendre, et de me détester un tout petit peu moins que vous me détestez pour le moment.

Mais il n’y en a pas. La rédemption ne m’a jamais intéressé. Je suis, comme on pourrait dire, quelqu’un de très élémentaire, d’axiomatique. Il fallait bien qu’il y ait quelqu’un qui le soit dans tout cet écheveau de revirements.

Je m’efforce de faire en sorte que les choses s’accomplissent, en vérité. Je suis ce que je suis ; c’est ma bénédiction, et disons que c’est aussi ma malédiction, pour la symétrie.

Mais attendez. Je vais un peu trop vite. Une explication, c’est ce que vous vouliez. Il faudrait que je démarre sur Colchis. On pourrait arguer que tout, absolument tout, a commencé là-bas. Quel endroit horrible et désespérant pour démarrer.

Mais les débuts sont toujours horribles et désespérants, j’imagine.

Par les dieux, qu’est-ce que je détestais Colchis. Je détestais la chaleur. Je détestais la poussière et la transpiration. Même avant que je sache qu’il existait d’autres planètes, j’ai maudit les dieux d’avoir fait que mon monde natal soit aussi insupportable. Il y a une raison pour que les religions prospèrent dans les déserts : il n’y a rien d’autre à y faire que de s’appesantir sur sa misère.

J’avais pour habitude de rester accroupi à l’ombre de la maison de mon père quand l’air vibrait sous la chaleur, et j’attendais que des scorpions viennent s’y réfugier du soleil. Je les attrapais rien qu’avec mes doigts et je les soulevais en les regardant se tortiller. Je leur arrachais les pattes, une par une. Des fois je me faisais piquer, des fois non. C’était un genre de jeu, même s’il n’était pas formidable. Une fois, une piqûre m’a donné de la fièvre pour un mois, et m’a laissé bouillant sur ma natte à l’intérieur, tout tremblant, avec des visions. J’aurais pu ­mourir. Je me moquais que ça puisse m’arriver. Une fois que je me remettais, je recommençais à m’asseoir sous le porche, et j’attendais que le prochain scorpion arrive à ma portée. Et depuis, j’ai continué à jouer au même jeu : se rapprocher du danger, et voir comment de temps vous pouvez tenir avant qu’il vous pique.

J’avais été franchement déçu de l’absence d’Erebus dans Lorgar : Le Porteur de la Parole. Pas parce qu’il devait y être par obligation, mais parce qu’on parlait d’un roman sur Lorgar sans celui qui allait devenir son ombre la plus toxique. Autant dire que lorsque Child of Chaos a été annoncée, écrite par Chris Wraight, je savais exactement dans quoi je mettais les pieds : un texte costaud sur le fond, maîtrisé sur la forme, et surtout intelligent dans sa manière de traiter un personnage aussi détesté qu’Erebus.
Je n’ai pas été déçu.

La nouvelle, traduite en français sous le titre L’Enfant du Chaos lors de la Black Library Celebration 2022 par Julien Drouet, adopte un choix narratif aussi risqué qu’efficace : la première personne. Erebus parle. Se confesse. Ou plutôt, feint de se confesser. Et c’est là que Wraight est particulièrement fin : ce n’est ni une justification, ni une repentance. C’est une affirmation. Erebus ne cherche pas à être absous. Il cherche à être compris, ou plus exactement, à démontrer qu’il n’a jamais été autre chose que ce qu’il est.

Le ton est magistral. Triste, grotesque, malveillant, parfois presque ironique. Erebus s’adresse au lecteur comme on parlerait à quelqu’un déjà convaincu de vous haïr. Il le sait. Il en joue. Cette confession est aussi une provocation. Une manière de dire : vous me détestez, mais sans moi, rien de tout cela n’aurait existé. Et il a raison.

La première partie de la nouvelle revient sur l’enfance d’Erebus sur Colchis. Le jeune garçon qui démonte des scorpions venimeux dans le désert, qui se fait piquer encore et encore, jusqu’à comprendre la douleur, la peur, et surtout le pouvoir. L’allégorie est limpide, mais jamais lourde. Erebus est attiré par le pouvoir, non par naïveté, mais par fascination. Et surtout, il apprend vite. Trop vite.

Le texte suggère quelque chose de fondamental : Erebus n’est pas corrompu. Il est aligné. Le Chaos ne l’a pas détourné, il l’a reconnu. Cette idée est centrale, et Wraight la martèle sans jamais la rendre simpliste. Erebus capte le besoin des dieux primordiaux comme d’autres captent la foi impériale. C’est à la fois un don et une malédiction. Il s’insinue dans les structures religieuses de Colchis non par opportunisme, mais parce qu’il comprend intuitivement comment fonctionnent les croyances, les mythes, et la soumission volontaire.

L’arrivée de l’Empereur et la transformation en Space Marine ne sont pas présentées comme une rupture, mais comme une continuité. Erebus ne trahit rien. Il change simplement de masque. C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de la nouvelle : l’idée que la trahison, chez Erebus, est une illusion rétrospective. Il n’a jamais été loyal à l’Imperium. Il a simplement attendu que le monde soit prêt à entendre ce qu’il avait à dire.

Sa première translation dans le warp est décrite comme une euphorie. Pas une terreur, pas un choc. Une révélation. Erebus était en avance. Toujours. Et cette avance est ce qui le rend insupportable, mais aussi indispensable. Là où d’autres tombent, hésitent ou doutent, lui avance avec une certitude glaçante.

La comparaison implicite avec les figures majeures de l’Hérésie est particulièrement savoureuse. Le plus grand scorpion qu’Erebus ait jamais approché n’est ni un dieu ni un démon, mais Horus Lupercal. Avant lui, Lorgar. Erebus ne crée pas les monstres. Il sait simplement reconnaître leur potentiel avant les autres. On peut rejeter sa morale, mais sa logique est implacable.

La nouvelle se conclut sur Davin. Le lieu. Le point de bascule. Là où tout ce théâtre tragique allait réellement commencer. Pas avec Horus. Pas avec les dieux. Mais avec Erebus, déjà prêt, déjà convaincu, déjà fidèle à ce qu’il a toujours été.

Est-ce une nouvelle essentielle ? Non. On peut parfaitement lire l’Hérésie sans elle. Mais est-elle importante ? Absolument. Elle enrichit le personnage, lui donne une cohérence glaçante, et surtout, elle ajoute une ironie délicieuse : Erebus n’est pas un traître. Il est le seul à n’avoir jamais menti sur sa nature.

J’ai passé un excellent moment à lire Child of Chaos. Chris Wraight réussit un équilibre rare : nous apprendre beaucoup sur Erebus tout en créant encore plus de zones d’ombre. Le tout avec une ironie mordante, presque jubilatoire. On aime détester Erebus. Après cette nouvelle, on comprend pourquoi il fallait qu’il existe.

Les plus

  • Confession à la première personne maîtrisée.
  • Ton moqueur, malsain et intelligent.
  • Apports lore subtils, mais efficace.

Les moins

  • Lecture exigeante pour un lecteur qui déteste déjà le personnage.
  • Pas d’action au sens classique.
  • Non essentielle pour la compréhension globale.
5/5

Child of Chaos n’absout pas Erebus. Elle fait pire : elle lui donne raison sur un point fondamental. Sans lui, l’Hérésie n’aurait peut-être jamais eu lieu. Et c’est précisément pour cela qu’on le maudit.