Critique de Après Desh'ea par Maestitia
Publié le Jeudi 12 février 2026— Je suis… Sa voix, quand il la retrouva, était enrouée et fragile. Je suis fier des frères de ma légion.
Il déglutit pour tenter d’apaiser sa gorge sèche, afin de pouvoir parler davantage, mais avant d’avoir pu inspirer, Khârn fut lâché et tomba au pied du mur. Le coup de pied d’Angron lui fit traverser l’air en une longue courbe et atterrir près d’un cadavre disloqué et froid. Khârn put enfin inspirer, un air chargé d’une puanteur d’abats sanglants. Il lui était impossible de dire à qui ce corps avait appartenu.
En contrepoint d’une respiration grondante, des pieds nus coururent sur le sol de pierre alors qu’Angron couvrait la distance les séparant. Il sauta et retomba accroupi à côté de Khârn, qui tentait de forcer son corps à bouger. La même poigne se ferma encore sur lui, autour de sa mâchoire cette fois, et le redressa à moitié pour le faire regarder à nouveau dans les yeux du primarque.
— Fier. Les lèvres d’Angron bougèrent comme s’il mâchait ce mot. Tes frères. Ils n’étaient pas des guerriers. Aucun de vous n’accepte de se battre. Pourquoi… est-ce… que… Il formulait ses paroles avec difficulté, et son autre main s’était levée contre sa tête. Comment, uhhn, comment peux-tu, nnnn… Et il souleva alors Khârn par l’avant de sa tunique pour aussitôt le jeter au sol de plus belle. Les vestiges de la dépouille éparpillée par terre rendirent un bruit humide quand le dos de Khârn les écrasa.
— Non ! rugit Angron d’une voix dont Khârn, à demi hébété, songea qu’elle pouvait achever de lui briser les os. Tu ne peux pas être fier de frères qui se contentent de rester immobiles sans réagir ! L’œil aussi terne qu’un bœuf à l’abattoir ! Aucun de vous ne se bat ! Mes frères, mes frères et mes sœurs, uhh…
La main se desserra autour de la tunique de Khârn, qui releva la tête en clignant des paupières pour éclaircir sa vision. Angron ne le regardait plus. Le primarque s’était ramassé sur ses hanches, l’une de ses grandes mains posée sur les yeux. Sa voix continuait de gronder, mais ses mots étaient à peine formés, et chargés d’un accent dur. Khârn devait se concentrer pour les comprendre.
— Mes pauvres guerriers, murmurait Angron. Mes condamnés.
Puis sa main retomba, et il fixa Khârn droit dans les yeux. La même fureur s’y trouvait toujours, mais avait été contenue, comme la chaleur derrière la grille d’un fourneau, luisant d’un vermillon terne plutôt que d’un rouge écarlate.
— Tes frères, dit-il d’une voix lasse, ne sont pas comme étaient mes frères, qui que vous puissez être.
Qui que vous puissiez être. Il fallut un moment à Khârn pour appréhender le sens de ces mots, et sa pensée suivante fut : il ne sait pas. Comment peut-il ne pas savoir ? Toujours étendu sur le sol, il prit une inspiration tremblante.
— Je m’appelle Khârn. Je suis un guerrier…
— Non ! Le poing d’Angron pulvérisa le sol à côté de sa tête, des éclats de pierre lui piquèrent la peau. Tu n’es pas un guerrier !
— … des légions Astartes, la grande coalition de frères qui se bat au service de notre…
— Non ! Tous morts ! hurla Angron, la tête rejetée en arrière, les muscles du cou contractés. Uhhn, mes guerriers sont morts, mes frères, mes sœurs…
— … Empereur aimé de tous, dit Khârn, forçant sa voix à rester froide et calme, réprimant le désir de débiter très vite ce qu’il comptait dire et de demander pitié. Le maître de l’humanité, notre commandant et général, par qui…
À la mention de l’Empereur, Angron avait commencé à frissonner, et il rejeta à nouveau sa tête en arrière, en bramant dans le noir comme un animal, forçant Khârn au silence. Puis, rapide comme un serpent, sa main se ferma sur la cheville de Khârn, et d’une seule torsion de son corps, Angron le projeta au loin.
Après Desh’ea de Matthew Farrer est une nouvelle charnière, non seulement pour la compréhension des World Eaters, mais aussi pour la figure d’Angron elle-même. Peu de textes de l’Hérésie d’Horus parviennent à condenser autant d’enjeux émotionnels, idéologiques et tragiques en si peu de pages. Ici, tout est déjà là : la violence, l’échec, la douleur irréparable, et cette tentative désespérée de donner un sens à l’insensé.
Le point de départ est simple, presque brutal. La Légion des War Hounds a retrouvé son Primarque. Ce qui devrait être un moment de célébration devient immédiatement un cauchemar. Angron, fraîchement arraché à Desh’ea, est une bombe à retardement. Il ne comprend pas, il ne veut pas comprendre, et surtout, il n’a rien demandé. Les capitaines envoyés pour parlementer disparaissent les uns après les autres, massacrés à mains nues. La Légion est paralysée, humiliée, et déjà brisée avant même d’avoir véritablement existé sous ce nouveau nom.
Farrer fait un choix judicieux : tout faire reposer sur Khârn. Pas le futur Boucher, pas le Berserker iconique, mais un officier calme, réfléchi, presque diplomate. Le contraste est saisissant et terriblement efficace. La descente de Khârn dans la soute où est enfermé Angron est chargée d’une tension étouffante. Les corps des capitaines morts jonchent le sol, rappel silencieux de l’échec total de toute tentative précédente. Et pourtant, Khârn avance.
La scène centrale, celle de la confrontation entre Khârn et Angron, est le cœur battant du récit. Khârn se fait projeter, frapper, écraser contre les parois, sans jamais lever la main contre son géniteur. Ce refus de se défendre n’est pas une faiblesse, mais un acte de foi. Il incarne ce que la Légion voulait être avant Angron : une fraternité de guerriers disciplinés, loyaux, capables de se sacrifier pour une cause plus grande qu’eux.
Angron, lui, est dépeint avec une rare justesse. Il n’est pas encore le monstre unidimensionnel qu’il deviendra. Il est une plaie ouverte. Sa rage est indissociable de son chagrin. Il a été arraché à ses frères d’armes gladiateurs, condamné à les abandonner à une mort certaine, puis sommé de prendre le commandement d’une armée qui ne signifie rien pour lui. Sa violence n’est pas gratuite : elle est le seul langage qu’il lui reste.
Le génie du texte réside dans cette ambiguïté. Khârn ne “sauve” pas Angron. Il ne le guérit pas, il ne l’apaise pas réellement. Il lui offre une fuite en avant. Une galaxie entière à brûler pour noyer sa douleur. La Grande Croisade devient un exutoire, pas une mission. Et lorsque le nom de “World Eaters” est prononcé, on comprend que ce n’est pas une naissance glorieuse, mais une condamnation.
Le style de Farrer est tendu, précis, sans emphase inutile. L’atmosphère est claustrophobe, presque suffocante, et l’économie de moyens renforce l’impact émotionnel. Chaque geste, chaque parole compte. Il n’y a pas de glorification de la violence, seulement le constat froid d’une tragédie annoncée.
Les plus
- Portrait poignant et nuancé d’Angron et de son passé.
- Khârn remarquable, humain, tragique et diablement tenace.
- Scène centrale d’une intensité captivante.
- Texte fondamental pour comprendre les World Eaters.
Les moins
- Lecture émotionnellement lourde.
Après Desh’ea est une réussite majeure. Une nouvelle essentielle, dure, triste, mais profondément juste, qui transforme Angron et Khârn en figures tragiques plutôt qu’en simples icônes de violence. Un texte indispensable pour comprendre pourquoi les World Eaters n’ont jamais vraiment eu de chance.

