Critique de Straken : A Hero's Death par Maestitia
Publié le Mardi 2 juin 2026« Commissaire ! »
L’homme se retourna de son poste de guet, fixa Straken, puis redescendit le tas de meubles.
« Qui êtes-vous ? » exigea-t-il. « Où est votre uniforme ? »
« Colonel Straken, Deuxième Catachan. On a capté votre message de détresse. Je suis là pour vous faire sortir. Et c’est mon uniforme. »
Le commissaire était vieux, vit Straken, aux membres longs et agile. Il avait l’air fort sans être massif.
« Bienvenue, » dit-il. « Commissaire Redmund Verryn. J’ai pris le commandement ici quand le Général Beran a été tué, et après que le Major Adamik s’est montré incapable de faire face à la situation. »
Ce qui veut probablement dire qu’il a perdu les nerfs et que tu lui as mis une balle, pensa Straken. Ces commissaires, toujours les mêmes.
Verryn ôta sa casquette et la glissa sous son bras. Ses cheveux semblaient avoir été collés à son crâne en lanières. « Je ne sais pas comment vous êtes arrivé ici, mais je crains que l’heure du sauvetage soit passée depuis longtemps. Nous sommes encerclés par les xénos. »
« J’ai amené mes hommes. On pense qu’on peut sortir d’ici. Probablement ramener les blessés aussi. Et le général. »
« Apprécié, colonel. » Le commissaire jeta un regard en arrière vers la barricade. « Mais les orks seront trop nombreux. D’une façon ou d’une autre, nous sommes cernés. L’Empereur seul sait comment vous êtes entré — nous y avons à peine réussi nous aussi — mais croyez-moi, la voie de sortie sera fermée maintenant. »
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Je veux dire, colonel, que nous sommes encerclés. » Il fit un geste autour du hall. « C’est ça. » Verryn sourit. « Je me suis toujours demandé ce que ferait l’effet d’un dernier baroud d’honneur. C’est étonnamment supportable. »
Straken ressentit une forte envie d’effacer ce sourire du visage de l’homme. « Donc on meurt ici, c’est ça ? »
« En héros de l’Imperium, colonel. » Verryn soupira. « J’ai été avec les Mordians toute ma vie, vous savez. Une grande partie de ce temps, j’ai eu l’honneur de servir aux côtés du Général Beran. Croyez-moi, vous auriez eu l’honneur de combattre aux côtés de l’un des grands soldats de la Garde Impériale. »
« Dommage qu’il soit un cadavre. Je lui aurais demandé un autographe sinon. »
« Ça suffit avec cette attitude ! Vous êtes en présence de grands hommes ici, Straken. De grands hommes. Vous devriez vous estimer heureux d’être en telle compagnie. »
« Vous devriez vous estimer heureux que je sois de bonne humeur. »
Quelque chose sembla craquer en Verryn. Sa tête se projeta en avant, comme pour mordre Straken. Ses yeux étaient fous et aussi ronds et durs que des projecteurs. « Qu’est-ce que ça veut dire, bon sang ? »
« Ça veut dire que je vais faire sortir ces gens d’ici avant que vous ne les fassiez tuer, » grogna Straken.
« Je ne les «fais pas tuer» ! Vous n’avez pas vu combien il y avait d’orks ? Ou vos bioniques ont rouillé ? »
« Si, j’ai vu. Et je me suis battu pour passer à travers ! Écoutez — j’ai vu l’état de vos approvisionnements. Vous n’en avez plus pour longtemps, commissaire. Une fois que vous aurez épuisé vos munitions pour armes lourdes, les orks mettront deux minutes à franchir vos défenses et une minute à démembrer vos hommes. Si on veut s’en sortir, on doit rester soudés et partir d’ici. Maintenant. »
« Ça suffit ! Vous allez tenir les barricades et vous battre comme un soldat de la Garde. Et si vous ne le faites pas… » Verryn jeta un regard par-dessus l’épaule de Straken. « Croyez-moi, vous ne serez pas sur la barricade — vous serez devant. »
Au bord du champ de vision de Straken, un soldat Mordian s’arrêta et le fixa d’un regard noir. Straken se demanda s’il y en avait d’autres à proximité, qui écoutaient. Il sentit des regards dans son dos. Il baissa la voix autant que sa colère le lui permettait.
« Commissaire, mes hommes sont arrivés ici et ils peuvent en repartir. On peut vous faire sortir, vous et les autres. Et ensuite vous pourrez enterrer le général, revenir et faire exploser autant d’orks que vous voulez. Personne n’a besoin de mourir — ni enfermé ici, ni sur le chemin du retour. »
Les dents de Verryn étaient serrées. « Votre avis est noté, colonel. » Il prit une profonde inspiration. « Nous tiendrons notre position. Nous pouvons infliger des pertes bien plus lourdes à l’ennemi ici que lors d’une tentative de fuite désespérée. Le corps du général doit être protégé. Considérez-le comme une garde d’honneur. »
« Je le considère comme une perte de temps, » dit Straken en se détournant.
« Je ne sais pas quelles sont vos coutumes sur Catachan, colonel, mais les Mordians n’abandonnent pas leurs morts, » dit Verryn, froidement.
« Les Catachans n’abandonnent pas les vivants, commissaire, » dit Straken en marchant vers ses hommes.
Il y a des personnages dont l’absence se fait ressentir longtemps après qu’on a refermé leur dernier roman. Le colonel Ironhand Straken du Second Catachan est de ceux-là, et c’est précisément ce manque, avivé par la lecture décevante du Diable de Catachan et son ersatz maladroit, qui a conduit à cette lecture d’une nouvelle publiée en version originale : A Hero’s Death de Toby Frost. Le titre seul est une promesse angoissante. Et c’est avec le cœur serré que l’on ouvre les premières pages, se demandant si la mort annoncée est bien celle que l’on redoute.
Spoiler immédiat et nécessaire : ce n’est pas celle de Straken. Ouf.
La nouvelle s’inscrit dans la continuité d’un déploiement sur Armageddon, monde jungle hostile par excellence, et Frost ne perd pas une seconde à mettre en place son dispositif. L’action démarre dès les premières lignes, brutale et efficace, à l’image des Catachans eux-mêmes. On retrouve immédiatement ce qui fait l’attrait de Straken : le sens du commandement instinctif, la violence économe et précise, et cette réplique récurrente qui fonctionne à chaque apparition comme un leitmotiv jouissif, «Do I have to do everything myself?», lancée avec le même mépris bienveillant à chaque fois que ses hommes tardent à s’illustrer. Ce n’est pas de la paresse stylistique, c’est de la caractérisation par la répétition, et Frost le fait bien.
Le cœur de la nouvelle tourne autour d’une mission d’extraction qui tourne mal : récupérer un général mordian présumé mort, coincé dans les entrailles d’Infernus Hive avec les restes de son régiment. Sauf que le général est bel et bien mort, et que le commissaire Verryn, qui a pris le commandement, a décidé que mourir héroïquement sur place était la seule issue digne. C’est là que le récit révèle toute sa malice.
Verryn n’est pas un lâche. C’est même le problème. Il est un homme d’une conviction absolue, dur et courageux, dont l’entêtement a fini par supplanter le jugement. Straken le comprend d’une façon qui dit tout sur le personnage. «We are the same, in a way. No shrines or statues to remember us, not even children and wives. Once we’re dead, all that will remain will be other people’s memories». Deux vieillards de guerre, deux hommes sans attaches, sans héritiers, qui n’existent que dans le souvenir des autres. Sauf que Verryn a choisi de faire de cette solitude une esthétique funèbre, là où Straken en a fait un moteur. Cette phrase, lue en regard du Diable de Catachan et de l’embarrassant colonel Aldalon avec ses enfants dans les pattes sur le champ de bataille, prend une résonance particulière. Straken sans famille, sans enfants, sans attachement sentimental qui vient tempérer ses décisions : voilà précisément ce qui fait de lui une icône, et ce que Justin Woolley avait raté avec son ersatz nordique de substitution.
La résolution du problème Verryn est la grande réussite de la nouvelle. Straken ne plaide pas, ne s’épuise pas en arguments. Il observe, il calcule, il attend. Et lorsque le moment vient, il tend au commissaire un pistolet plasma vraisemblablement saboté, que Verryn utilise bravement pour tuer le warboss et lui-même dans la foulée. Le commissaire obtient sa mort héroïque. Les Mordians sont libres de battre en retraite. Et Straken repart comme si ne rien n’était, les mains propres. «Damn shame about your plasma pistol», glisse le médecin Hollister avec un sourire entendu. «An honest mistake. Some of these plasma weapons are terribly unreliable». C’est brillant, c’est parfaitement Straken, et c’est la seule façon pour ce personnage de régler ce genre de problème : sans bruit, sans procès, et avec suffisamment d’ironie pour que ce soit presque drôle.
Frost connaît son sujet et connaît son personnage. Il ne trahit jamais l’essence du colonel, ne cède jamais à la tentation de le rendre attendrissant ou sentimental. Straken reste ce qu’il a toujours été : un prédateur en uniforme, efficace jusqu’à l’os, que soixante-dix ans de guerre ont rendu non pas sage, mais simplement plus efficace dans ses choix.
Les plus
- Straken parfaitement caractérisé, fidèle à son essence.
- Le rythme haletant, à l'image des guerriers de jungle.
- La punch line récurrente, utilisée avec un sens du timing impeccable.
- Les Mordians un peu en retrait face aux Catachans, mais respectables.
Les moins
- Nouvelle trop courte, comme toujours avec ce personnage.
A Hero's Death est une nouvelle courte et tranchante comme un couteau de Catachan, qui rappelle douloureusement ce que l'on rate quand Straken n'est pas là : un personnage iconique dont chaque apparition suffit à élever le récit qui l'accueille, et dont l'absence creuse un vide que les ersatz maladroits ne combleront jamais.

